Loyer commercial trop cher : combien de visiteurs faut-il vraiment pour le payer ?

Avant de signer un bail commercial en centre-ville, une question devrait passer avant toutes les autres : combien de personnes doivent entrer dans le magasin chaque jour pour couvrir le loyer ? C'est la donnée qui conditionne tout, et c'est pourtant celle que personne ne met sur la table. Je l'ai appris en dirigeant à Neuchâtel, avec un loyer de 25 000 CHF par mois.

Voici le raisonnement complet, le calcul du chiffre d'affaires nécessaire, et les solutions que le droit suisse du bail permet déjà pour rééquilibrer le risque entre bailleur et commerçant.

Vendeuse devant la vitrine de son magasin dans une rue commerçante de centre-ville déserte

Cas pratique : 25 000 CHF de loyer commercial = 556 visiteurs par jour

À l'époque, je dirigeais donc un magasin de 545 m² rue de l'Hôpital. Loyer initial : 25 000 CHF par mois. Un montant qui, soit dit en passant, n'a rien d'exceptionnel sur le marché neuchâtelois.

Ce que ce chiffre veut dire, concrètement, sur le terrain ?

Il faut sortir au moins 2 millions de chiffre d'affaires à l'année. Avec un panier moyen à 40 CHF et un taux de transformation à 30 %, cela revient à faire entrer 556 visiteurs dans le magasin. Chaque jour. Moyenne lissée sur l'année, sans compter la pression du quatrième trimestre.

L'équation de l'emplacement commercial en résumé :

556 visiteurs qui poussent la porte, tous les jours. Alors je pose la question que personne ne pose avant de signer : je les trouve où, ces 556 visiteurs ?

Comment calculer le chiffre d'affaires nécessaire pour payer son loyer ?

Le calcul est simple et tout commerçant peut le refaire pour son propre local commercial. Il repose sur le taux d'effort locatif, c'est-à-dire le rapport entre le loyer et le chiffre d'affaires (CA).

Le repère du commerce de détail : Le loyer ne devrait pas dépasser 10 à 15 % du chiffre d'affaires HT. Au-delà, la charge locative devient difficilement soutenable pour le commerce.

Repères de calcul du taux d'effort locatif :

Comment traduire ce chiffre d'affaires en flux piéton réel ?

Application à mon cas : 2 millions de CA annuel = 50 000 ventes/an. Sur 300 jours d'ouverture, cela représente 167 acheteurs par jour. Avec un taux de transformation de 30 %, il faut au moins 556 visiteurs/jour.

Le problème du manque de données sur le flux piéton en centre-ville

Le problème arrive quand on cherche cette donnée fondamentale : le flux devant la vitrine.

Combien de personnes passent rue de l'Hôpital en moyenne chaque jour ? On ne sait pas.

Combien de personnes fréquentent le centre-ville de Neuchâtel en moyenne chaque jour ? On ne sait pas non plus.

C'est ça qui me frappe. On signe des engagements sur plusieurs années, on projette des chiffres d'affaires, on calcule des paniers moyens et des taux de transformation. Mais la donnée de base, celle qui conditionne tout le reste, le flux réel devant la vitrine, personne ne l'a.

Pourtant, les systèmes de comptage piéton existent. Ils sont performants et déjà déployés ailleurs. En France, un panel national suit la fréquentation des centres-villes à partir de dizaines de compteurs automatiques permanents installés en cœur de ville. La technologie est là. Ce qui manque, chez nous, c'est la mise à disposition de l'information à celui qui en a le plus besoin : le commerçant qui s'apprête à signer son bail.

Quand on loue un local, on connaît la surface au mètre carré. On connaît le loyer au franc près. Mais le flux, la matière première de tout commerce de détail, reste une inconnue.

La fréquentation des centres-villes baisse-t-elle vraiment ?

En France, le bilan 2024 du commerce spécialisé (publié par Procos) est clair : la fréquentation des magasins de centre-ville a de nouveau reculé en 2024 (-1,8 % en centre-ville contre -1,2 % en périphérie), tandis que le taux de vacance commerciale grimpe à 10,64 %.

Ces chiffres sont français. Je les cite parce qu'ils documentent une tendance de fond observable dans plusieurs centres-villes européens, mais ils ne sont pas transposables tels quels au marché neuchâtelois ou suisse, pour lequel nous ne disposons pas de données de fréquentation chiffrées et publiques.

En Suisse romande, je n'ai pas de pourcentage officiel à vous donner, et je ne vais pas en inventer un. Mais je constate sur le terrain ce que tout le monde constate avec moi : des vitrines qui s'éteignent, des rues moins denses, une fréquentation qui s'effrite.

Les causes sont multiples : E-commerce, seconde main, baisse du pouvoir d'achat, nouvelles habitudes de mobilité. On peut en débattre longtemps. Mais la multiplicité des causes ne change rien à la réalité économique : des loyers commercialement élevés et un chiffre d’affaires plus qu’incertain.

Pourquoi le commerçant porte-t-il tout le risque financier ?

Reprenons l'équation :

D'un côté, un loyer fixe : 25 000 CHF par mois, que le magasin soit plein ou vide, que juillet soit mort ou décembre euphorique.

De l'autre, un chiffre d'affaires variable : dépendant d'un flux non mesuré et en baisse constante.

Tout le risque repose sur le commerçant. Le loyer ne bouge pas. Le locataire absorbe toute la variabilité : les jours creux, la météo, les travaux de rue, le pouvoir d'achat en berne.

Quand les flux piétons étaient stables et prévisibles, ce modèle fonctionnait. Mais quand les flux deviennent incertains, continuer à faire porter tout le risque sur le seul commerçant pose un vrai problème de viabilité économique.

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Quelles solutions offre le droit suisse du bail commercial ?

Bonne nouvelle : les outils juridiques pour rééquilibrer le risque existent déjà dans le droit suisse du bail. Ils restent pourtant sous-utilisés en centre-ville.

1. Le bail partiaire (loyer indexé sur le chiffre d'affaires)

Le bail partiaire, ou loyer proportionnel au chiffre d'affaires, combine :

Ce modèle repose sur la liberté contractuelle (art. 19 CO). Le Code des obligations connaît des règles spécifiques pour les loyers indexés et échelonnés, mais pas pour le loyer sur chiffre d'affaires, ce qui rend une rédaction contractuelle soignée indispensable.

Point juridique important : L'adaptation du loyer au chiffre d'affaires ne constitue pas une indexation à l'IPC (indice des prix à la consommation) et n'exige donc pas une durée minimale de bail de 5 ans. Ce n'est pas non plus un loyer échelonné.

Dans le retail suisse, les taux pratiqués se situent généralement entre 3 % et 7 % du chiffre d'affaires. Plus le loyer de base est bas, plus le pourcentage variable est élevé. Le locataire transmet ses comptes 1 à 2 fois par an au bailleur.

C'est exactement le modèle des centres commerciaux. Proposer un bail partiaire à un propriétaire, c'est lui prouver votre confiance dans votre concept tout en vous protégeant contre la baisse de fréquentation.

2. Le bail échelonné

Ici, le loyer augmente progressivement selon un calendrier fixé à l'avance (par exemple : loyer réduit durant la phase de lancement).

Type de bail Fonctionnement Objectif principal
Bail partiaire Loyer fixe bas + part variable sur le CA réel Partage du risque de marché à long terme
Bail échelonné Augmentations de loyer programmées à l'avance Accompagnement de la phase de lancement

Vers un partenariat d'affaires entre bailleurs et commerçants

Ces modèles sont éprouvés. Pourquoi restent-ils rares dans nos centres-villes ? C'est un sujet bien plus structurant pour l'avenir de nos commerces que l'éternel débat sur les places de parc.

Le commerce de demain ne pourra plus se bâtir sur les certitudes d'hier. Il est temps de passer d'une relation bailleur-locataire rigide à un véritable partenariat d'affaires : mesurer le flux réel, partager le risque, et lier la rentabilité du bailleur au succès du commerçant.

Questions fréquentes (FAQ)

Comment savoir si un loyer commercial est trop cher ?

On évalue le loyer via le taux d'effort locatif (rapport loyer/chiffre d'affaires). Dans le commerce de détail, un loyer supérieur à 10-15 % du chiffre d'affaires prévisionnel indique un risque fort pour la viabilité du magasin.

Quel chiffre d'affaires faut-il pour un loyer de 25 000 CHF / mois ?

Pour respecter un taux d'effort sain, il faut réaliser environ 2 millions de CHF de CA annuel. Avec un panier moyen de 40 CHF et un taux de conversion de 30 %, cela implique de faire entrer environ 556 visiteurs par jour (167 achats/jour).

Le loyer peut-il être indexé sur le chiffre d'affaires en Suisse ?

Oui, grâce au bail partiaire (art. 19 CO sur la liberté contractuelle). Il associe un loyer plancher fixe et un pourcentage sur le CA réel. Il n'impose pas la durée minimale de 5 ans propre aux baux indexés sur l'IPC.

Quelle est la différence entre un bail partiaire et un bail échelonné ?

Le bail partiaire varie en continu selon les ventes réelles du magasin. Le bail échelonné prévoit des hausses de loyer fixes et datées à l'avance (3 ans minimum, 1 hausse/an max) pour accompagner la croissance initiale du commerce.

Sources & Références

Delphine Champagne
Consultante Retail & Formatrice terrain

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